Nous reproduisons, ci-dessous un article du Comte de Sainte Croix, paru dans le journal "L'ELEVEUR" du 1er Juin 1948. Il est encore de grande actualité.
LE JUGE EDUCATEUR
Les jugements et les classements ont été communiqués où et comme il convient. La Société organisatrice les a fait afficher et elle a reçu du juge tous les documents qu'on attendait de lui. Bien que parfaitement en règle à tous ces égards,ce juge peut-il dès lors quitter le lieu de l'exposition avec la conscience d'avoir accompli tout son devoir et d'avoir apporté sa part contributive aux efforts tendant à l'amélioration de la race canine? S'il disparaît ainsi de cette enceinte où se pressent maintenant les visiteurs, il laisse aux exposants un carton, c'est-à-dire le témoignage bien sec d'un qualificatif accompagné ou non d'une indication de récompense.
A s'en tenir, les exposants auront certes appris peu de chose de ce qui fit la valeur ou la médiocrité de leur sujet; chacun gardera de son chien l'opinion flatteuse, corroborée ou non, qu'il avait de lui en arrivant; les uns manifesteront leur joie en arborant un 1er prix ou même un C.A.C. dont ils seraient souvent bien en peine de définir les causes déterminantes; d'autres souvent plus nombreux hélas ! déçus dans leurs espérances, se diront victimes d'une erreur d'appréciation quand ils n'iront pas jusqu'à crier à l'injustice; il en est enfin qui, se sentant novices, n'ont amené leur chien que pour savoir, sans aucun souci de récompenses à briguer, en quoi et pourquoi il s'approchait ou s'éloignait du type désiré. Ceux-là n'exultent ni ne réclament, mais, à constater qu'ils ont appris en tout et pour tout que leur chien était "Bon" et qu'il méritait une mention simple, ils s'en vont se disant :"Ce n'était réellement pas la peine que je me dérange !.. Le soir venu, les exposants franchissent la porte n'en sachant pas plus qu'ils n’en savaient le matin. Or ceci ne doit pas être.
Le juge complet d’expositon canine doit être non seulement un juge mais aussi un éducateur. Nous avons examiné comment il doit s'acquitter de la première partie de sa mission, attachons-nous à la façon dont il doit accomplir la seconde.
Après s'être détandu et avoir pris un peu de repos bien justifié, car une séance de jugements est toujours rendue très fatiguante par l'attention soutenue qu'exigent les examens, le juge revient vers la travée où se tiennent les sujets qui relevaient de sa juridiction. Là les exposants ont eu le temps de stabiliser les impressions ressenties lors de la remise des cartons, l'instant des réactions vives est passé. En venant reprendre contact avec les exposants, le juge sait par expérience qu'il peut, avant même de les aborder, les classer en trois catégories : les satisfaits, les mécontents et les curieux.
Aux satisfaits, il va s'agir de dire et de détailler les raisons qu'ils peuvent invoquer pour l'être; souvent aussi, il sera nécessaire de calmer leur enthousiasme en leur prouvant que la perfection n'est pas encore atteinte et en leur indiquant comment il faut travailler pour s’en approcher d'avantage.
Aux mécontents, si les premiers mots de la conversation ont un tour un peu agressif, il suffit d'opposer une parfaite sérénité pour qu'ils'se radoucissent aussitôt. On peut dire que, presque toujours, on finit par faire entendre raison à celui qui se croyait lésé et que tout se termine par un accord parfait.
Mais pour cela il faut avoir la patience de reprendre point par point, et le sujet présent tous les défauts relevés, de les définir et d'en faire saisir toutes les fâcheuses répercussions.
Au nombre des satisfaits ou des mécontents peut se rencontrer parfois l'exposant qui fait métier d'acheter et de vendre: le marchand de chiens. Est-il besoin de spécifier avec quelle énergie le juge se refusera à écouter, à sous-entendre, à dire ou à, faire quoi que ce soit qui touche de près ou de loin à la question commerciale? Si éleveurs et amateurs peuvent profiter d'une exposition canine pour envisager des cessions ou des échanges, la tendance à laisser faire de cette manifestation une foire aux chiens contribuerait à détourner du but désintéressé qu'elle poursuit et à compromettre le caractère de noblesse dont elle doit rester fière.
Restent les curieux. Si satisfaits et mécontents connaissent peu ou pas le chien et sont en général des habitués des expositions canines, la catégorie des curieux est toute différente.
Le curieux est l'exposant auquel on peut appliquer ce vocable parce que n’ayant, jamais fréquenté les expositions canines autrement qu’en visiteur, il y est aujourd'hui amené unique ment par curiosité, pour savoir ce qu'un juge penserait de son chien, et cela sans la moindre prétention, tacite ou avouée, à une récompense quelconque pour lui. Parmi les curieux, il en est qui de longue date élèvent, ont et utilisent des chiens, mais qui, n'ayant jamais été tentés de les produire dans une manifestation, se sont déterminés, un beau jour, à la lecture d'une affiche ou au vu d'une insertion dans un journal. D'autres, ne possèdent un chien que depuis peu de temps, soit qu'ils l'aient acquis, séduits par 1a silhouette ou l'aimable caractère de l'animal, soit encore qu'ils l'aient reçu d'un ami sous forme d'un cadeau qu'ils n'ont pas cru pouvoir refuser. Ces curieux ignorent tout de la race canine et seraient disposés à admettre, comme bien d autres, que le seul fait de conserver patiemment un morceau de sucre sur le bout du nez. et de ne le happer qu'au commandement, classe un chien tout en haut de l'échelle des perfections. C'est à l'un d'eux que l'ami connaisseur a fait force compliment du compagnon qu'il s'est donné la veille en l'encourageant à le présenter en exposition, et il s'est laissé faire.
Il se peut qu'à la remise d'un carton flatteur auquel il était loin de s'attendre, le curieux sente naître en lui et se développer un certain intérêt pour les manifestations canines; et il ne faudrait pas s'étonner si ,dans quelques temps nous le retrouvions parmi les satisfaits ou les mécontents.
Pour le moment, les curieux ne demandent qu'à s'instruire et à recueillir d'une bouche autorisée un sentiment raisonné sur la valeur de leur chien. Cet état d'esprit facilite singulièrement la tâche du juge vis-à-vis, d’eux, tâche d'autant plus sacrée pour ce juge qu'il sait avoir affaire à des catéchumènes capables de devenir peut-être, bien orientés et engagés sur la bonne voie, des disciples et, le cas échéant, des apôtres, ardents propagateurs et défenseurs de la bonne doctrine. Tel sera l'auditoire. Que sera le juge?
Dans cette seconde partie de sa mission, le juge ne sera plus le personnage muet qui s’est présenté à nous dans le ring. Descendu du prétoire, ce sera avec une grande amabilité se traduisant sous telle ou telle forme inspirée par son tempérament, qu'il acceptera de répondre à toutes les questions, qu'il se prêtera à revoir les sujets qu’on lui présenterait pour mieux faire toucher du doigt et comprendre à leurs propriétaires la valeur des qualités et l'importance des défauts auxquels aura conclu son_ jugement. Tout cela constituera un véritable enseignement. Sa valeur résidera dans la précision et la clarté avec lesquelles seront définies les raisons qui font de telle disposition une qualité et de tel autre un défaut.